Rétroviseur

Je quitte le Val-de-Marne et m’engouffre sur la nationale 4. Posé tout seul j’écoute Gershwin la rhapsodie hier j’ai revu Manhattan, Woody a quarante ans. Paris Nancy en voiture. Je revis le film, le film entier, une main sur le volant et l’autre sur le levier, parfois je lève le bras je m’emporte ça parle fort dans ma tête. Je refais le film tout le film et ça fait du bien suspendre mes trajectoires parisiennes.

Chez moi chez Or. Faubourg inondable devant l’usine à blé on s’aime à 4 quatre pattes sur le sofa déplié c’est pas habituel Nous c’est bain odeur gel douche peaux nues sous la couette câlin câlin fusion là on baise comme sur E-mule elle prend cher elle aime ça elle comprend pas pourquoi je donne tout comme ça Elle a traversé toute la France écourtée ses vacances uniquement pour me retrouver elle a peur une vraie crainte que j’attrape une stagiaire elle fait bien j’ai J. dans la tête c’est J. que j’aime là je fais très attention à ne pas mélanger les prénoms alors je ne dis rien que les coups de bassin. On a vingt ans à peine et c’est déjà sérieux. Sérieux comme nos parents. C’est l’amour exclusif, toi moi et rien d’autre sinon on quitte. À l’automne je splitte en octobre c’est cyclique. Avec Woody je cours en noir et blanc esquiver mes quarante ans. Je bégaie des questions arpente encore les mêmes chemins. C’est quand même douloureux une rupture bien plus odieux une rupture qu’un tout petit câlin peut-être un peu pas trop conventionné. Une chatte sur une gouttière un soir t’as chaud les corps qui parlent et toi tu dis rien elle a envie t’en as envie elle crie tu donnes tu prends après tu rentres et on oublie tu parles pas ta chérie demande pas elle fait comme toi c’est simple pourquoi tu sais pas faire comme ça ?

Pour ne pas rompre, ne pas tromper, on pourrait ne pas se coupler ? Après la famille nucléaire c’est la famille discrète la famille tout seul. Toi-même ta propre famille. Libre. Seul. Je ris de ma connerie sous les collines en Champagne.

Bar-le-Duc, demi pion. Le soir à l’internat on peint à même le sol les nymphettes en pyjama le cul tendu vers toi je suis un mec moral je ne regarde pas. Morale de quoi ? Morale pudique morale excuse.

La fédération des MJC’s cherche un animateur pour dépenser l’argent public sur un territoire périurbain où l’on s’ennuie un peu la nuit. On va à Châlon admirer des spectacles et sortir le chéquier pour notre festival en mai. On colle des affiches et on refait le monde avec les acteurs et les autres colleurs et les techniciens sons et puis les maires ouverts. Elle est belle la vie en mai quand tu sais où tu vas et pourquoi tu le fais. J’ai quatre minettes de seize ans super vraies elles ont pas peur de rien elles m’ont suivi au collège à midi on fait des photos on monte un labo sous une tente pas sûr que Jeunesse&Sport apprécie le nez dans les sels d’argent il fait tellement chaud elles veulent se mettre en culotte alors je souris et je sors ça serait mal vu le directeur une grosse érection en caleçon sous la tente deux ados en string et dentelle. La morale encore t’as vu. J’ai vingt trois ans je suis militant de l’éducation populaire, animateur, j’amène la vie bonne dans les quartiers, éducateur, un peu censeur, la morale c’est toi. J’encadre un BAFA, on fait des photos des portraits qu’on développe joliment une nuit je m’éclate tellement j’arrête à 5h je laisse les tirages sur la table du petit déjeuner qu’elles les trouvent au réveil elles laissent des petits mots je les lirai plus tard j’ai plein d’amour en moi et du désir aussi mais faut pas trop coucher elles sont jeunes c’est mal vu c’est la morale t’as vu et puis y’a Or chez moi je veux pas faire de mal je veux qu’on m’aime moi.

Depuis quelques mois j’ai une nouvelle question, je m’interroge sur l’art. C’est l’automne, la rupture, c’est c’est quoi être artiste ? J’ai lu les grecs et les allemands et quelques modernes aussi et puis des mecs presque vivants Danto et puis Isabelle Thomas Fogiel et puis Nicole Estérolle et puis Nathalie Heinich et puis Catherine Millet. Note la question, c’est pas l’art, c’est l’artiste. Je vois tellement d’Y ils veulent tous être artistes, créer avec leurs dix ptits doigts. L’artiste on dirait c’est celui qui peut jouer de la morale. Il peut écrire Lolita on le mettra pas en prison. On ouvre à l’artiste une liberté sociale plus grande pour qu’il invente qu’il interroge qu’il repousse qu’il gomme qu’il reprenne dessine de nouveaux contours. A côté des politiques et puis leurs autoroutes on met de grands regards qui voient des biais ouverts qui inventent les chemins de demain.

J’arrive à Ligny je suis presque arrivé.

Dans l’air du temps on sent que les gens se questionnent. Le corps le genre Dieu l’amour le temps le bien on a grand besoin d’artistes pour ouvrir des passages. Je m’arrête un moment et lance mon traitement de texte je vais être en retard j’ai grand besoin d’écrire. Demain je splitte je ne tromperai pas K. Ça va encore faire mal c’est tellement bon d’aimer si seulement je pouvais ne plus jamais quitter. Je vais lire L’invitée de Beauvoir il faut lire les artistes ils ouvrent de grands chemins.

 

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