Pas d’autre France

J’ai besoin d’un pays où le travail soit régenté, codifié, où le travail salarié soit encadré par une vieille tradition de lutte syndicale et d’acquis sociaux. J’ai besoin d’un pays où la protection sociale soit partagée par tous, gratuite, universelle. J’ai besoin d’une assurance chômage sécurisante qui permette de se reconstruire après les drames économiques ou les échecs professionnels. J’ai besoin d’un pays où on travaille relativement peu, le moins possible, avec de vraies périodes de vacances pour écrire ou pour photographier la vie. Ou pour rien, pour moi, simplement. J’ai besoin d’un pays avec des infrastructures incroyables, pour l’ubiquité, le jour au cœur d’une ville, la nuit dans un jardin sous les étoiles, des réseaux rapides, ici et là bas, en même temps.
Je suis esclave du capital, je suis né moyen, je ne veux pas me marier, je ne possède rien. Alors le travail c’est important. C’est nécessaire, mais tellement insuffisant. J’ai besoin d’un pays où le cinéma soit une exception, d’abord un œuvre d’art avant d’être un produit d’Entertainment. J’ai besoin d’un pays qui s’anime l’été de festivals de toutes les disciplines, beuveries exutoires et musicales, spectacles drôles ou engagés, expositions décoiffantes et stimulantes. J’ai besoin d’un pays riche de ses librairies, comme autant de temples laïques protégés des ogres de l’Internet. J’ai besoin d’une télévision intelligente, européenne, sans publicité ou si peu et des radios qui partagent des idées pas des produits.
Je suis aussi un ours, j’aime m’enfermer chez moi, étaler et mes livres et mes notes et poser l’ordi sur mes genoux et écrire. Mais parfois je sors pour rencontrer le monde, la communauté nationale. J’ai besoin d’un pays où la religion soit sécularisée, le fait religieux une pratique privé, où le président ne prête pas serment sur un texte antique et poussiéreux, mais devant la nation et ses représentants. J’ai besoin de droits fondamentaux, celui de penser, de dire, d’écrire, de râler, de marcher sous des banderoles en hurlant des slogans contestataires. J’ai besoin d’une police, d’une justice, qui me protègent sans faire de zèle. J’ai surtout besoin d’idées, une tradition du concept, du débat, de l’échange, un pays où l’on peut détester le camp d’en face mais se retrouver autour d’un café, d’une bière, se disputer le monde, et rentrer chez soi élevé.
Alors j’ai pris mon planisphère, et je l’ai fait tourner, tourner, tourner …
Mon pays c’est ici, je partirai un jour, j’aime voyager. Mon pays c’est des valeurs singulières. On ne me les enlèverai pas, je perdrais le seul endroit sur Terre qui me ressemble vraiment. On dit qu’on ne vote pas parce qu’on serait déçu du politique. Devenons les politiques …

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