La vengeance de Khadidja, fin.

Khadidja avance debout et grande vers son destin. La vengeance se dénoue, une page se tourne

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Khadidja et le FLEGME, un groupe d’activiste, ont posé des gouttes à gouttes qui diffusent des œstrogènes dans trois clubs de foot. Alexandre, son ex petit ami, se prend une méchante défaite contre une équipe ouvertement gay.

Khadidja se laisse aller à la joie collective de voir son ex humilié par tout ce qu’il déteste. Elle regarde la mine déconfite des mecs de son quartier et ça la soulage. Inna, bien plus avenante les cheveux lâchés et sans la tenue de plombier combattant, la regarde et lance toute en sourire,
— Bien fait 😉
Khadidja reconnaît un visage sous le maillot des Panamboyz. Elle hésite un instant, mais oui, c’est bien lui, le prof de philo ! Sa mâchoire décroche de stupéfaction.
Ce connard est gay ?
Elle pense au bidon d’hormones dans les vestiaires de l’équipe.
Dommages collatéraux ? Les yeux humides, ses proches en joie, Khadidja percute une nouvelle fois la réalité.

C’est les vacances de la Toussaint.
Khadidja rentre chez sa maman Mati. Son père est en Algérie, à Béchar, sans doute pour ne pas la voir. Dix jours passent. Cocon d’amour maternel et de travail scolaire, les jours filent quand on est bien.
Dehors il ne pleut pas, les garçons taquinent la balle sur leur temps libre. Et ils en ont beaucoup …

Dernier week-end avant la rentrée. Marwan est de retour, Khadidja ne fait pas la fière.
Mais il est tout en joie. Il l’embrasse, il l’aime, il la câline. Même sa femme Mati a droit aux tendres effusions. Il a gagné un concours sur PMU.fr : une semaine d’entraînement intensif avec Raymond Domenech. Il est comme fou, persuadé que son corps vieillissant va vivre une seconde jeunesse. Khadidja joue les petites menteuses mais dans sa tête elle s’effondre.
Ils vont jouer au stade Louis Lumière et là-bas, le goutte à goutte va effectivement le transformer…
Samedi soir elle envoie des mails en les truffant de mots-clés afin d’attirer l’attention des data-scientist du FLEGME, mais le ninja blonde n’apparaît pas.

Dimanche elle reçoit un coup de téléphone catastrophé de son amie Sawda.
Son petit ami, Thierry, n’a pas la pêche.
Il est tout rond, il a pris 5 kilos. Sur les hanches, sur ses pecs.
Il ne comprend pas, il n’a fait que courir.
Il est amorphe.
Envie de rien. Deux heures de foot, quatre de télé, six heures de FIFA, et le reste il dort.
Hier soir elle a fait un test.
Elle a préparé deux Ti-punch façon belle-mère, allumé deux bougies, sélectionnée R&B Love sur Spotify, confectionnée tendrement des petites bouchées bananes-chocolat-chantilly-cure-dent. Et pendant qu’elle le poussait sous la douche, elle revêtait l’ensemble Agent Provocateur que son chéri lui avait offert à la dernière Saint Valentin.
Encore humide, il s’assoit sur le canapé du salon. Il est aux anges, dans une main le cocktail, dans l’autre, un amuse-gueule, et entre ses cuisses, son amoureuse à genoux affairée.
Là, au téléphone, Sawda fond en larme.
Il s’est endormi.
Il s’est endormi alors qu’elle l’avait dans la bouche !
Khadidja éclate de rire, Sawda sèche une larme, hésite un peu, puis rit aussi.
Les deux amies dédramatisent, mais la nuit venue, Khadidja cogite. Elle est pas tranquille.

Lundi matin.
Deux heures de biochimie avec sa prof préférée, c’est Françoise Brès. Elle a le prix Nobel. Khadidja est toujours devant, dans le petit amphi du lycée Henri IV, avec toutes les prépas scientifiques et certains BTS.
Un cours avec Madame Brès, c’est toujours trop bien.
Les élèves quittent la leçon, elle s’approche de la chaire. Elle a les yeux humides, Madame Brès ne peut pas ne pas le voir.
Khadidja voudrait lui parler, son professeur lui sourit, on dirait qu’elle a l’habitude, elle lui demande de la suivre dans son bureau.

Khadidja évoque la dispute avec son père. Son départ précipité en RER et ses deux valises.
Elle lui parle de trahison. Les promesses de son petit ami. Elle n’ose pas évoquer son hymen, elle parle de la fascination des garçons pour la virginité en général. Mais Madame Brès comprend très bien.
Elle parle du professeur de philo, de ses attitudes, de ses propos.
Khadidja pleure à chaudes larmes. Mais ça lui fait du bien. Cet automne difficile expurge son emprunte mortifère dans l’eau salée des yeux profonds de Khadidja.
Madame Brès parle enfin.
— La promesse de l’école laïque c’est l’égalité. Si monsieur Vial dans sa petite salle de cours se croit tout permis, il a tort. Le rectorat peut l’envoyer enseigner dans la jungle Guadeloupéenne. Mais pour toi ce combat sera sans doute difficile. Il te faudra des preuves. J’utilise le dictaphone de mon téléphone pour garder une trace des leçons que je donne… Tu n’es pas la première à me rapporter les propos sexistes et racistes de M. Vial, personne encore n’a osé lui rappeler qu’il est le fils des hussards noirs de la République.
Elle respire.
— Tu as la sensation de t’être fait abuser par Alexandre. Ton petit ami t’as promis un mariage, et tu lui a offert ce que tu pensais de plus sacré.
Elle hésite.
— Tu n’as pas à offrir ton corps. Jamais. Quand tu feras l’amour, ça sera toujours pour toi.
Je ne pense pas que tu puisses choisir un bon mari si tu ignores tout de la vie. Rater un mariage c’est très douloureux, et si toi-même tu ne te connais pas, comment pourras-tu en trouver un qui te corresponde ? Les garçons qui cherchent une soi-disant pureté prennent un gros risque, celui d’épouser une femme qui ne les rende pas heureux.

Elle la regarde
—À propos de ton père. On idéalise nos parents, et on est forcément déçu. Tu ne peux pas accepter qu’il te gifle. La décision de t’installer ici montre que tu es courageuse. Mais tu n’as qu’un seul père. Quand tu seras prête, il faudra essayer de lui parler, le comprendre, et sans doute, il te faudra l’accepter comme il est.
Elle se lève et se campe devant la fenêtre.
— Dans les années 70, les femmes se sont rassemblées pour faire progresser l’égalité. Mais en plus de faire avancer la société,
Elle se retourne vers Khadidja
— Je crois que ça leur faisait du bien, individuellement. Se rencontrer, agir, ça les rendait heureuse, ça soulageait un peu le fardeau.
Tu devrais peut-être trouver ton combat ?

Khadidja sèche une dernière larme et sourit.
Le soir avec Sawda, elles se retrouvent au terrain de football d’Alexandre.
Le local est désert, elles entrent. Pas de bruit.
Les deux jeunes femmes sortent une pince multiprise et commencent à démonter le dispositif.
Elles transpirent, elles rient, elles ne remarquent pas qu’on vient d’entrer dans le local.
Inna leur lance par surprise
— Vous avoir coupé l’eau ?
Les trois femmes éclatent de rire, franche accolade.
Inna tente d’expliquer,
— FLEGME avoir commis erreur. Nous pas faire action violente. FLEGME s’est trompé …
Khadidja est émue, elle avait jugé un peu vite les activistes.

Samedi après-midi. Khadidja avance la tête haute. Elle a mis un tailleur. Elle porte des talons. Pas très haut, mais quand même.
Elle a un rendez-vous. Un rendez-vous important, de ceux qui change une vie.
Asma Lamrabet donne une conférence à l’institut des Cultures d’Islam, et Madame Brès a organisé une rencontre.
Elles vont parler de l’Islam, celui en lequel elle a toujours cru.
Khadidja avance, elle se sent fière. Elle est heureuse.

 

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