La vengeance de Khadidja, 5.

Où Khadidja apprend qu’une promesse masculine et amoureuse n’a pas toujours une grande valeur, et que la charité chrétienne n’est pas un sentiment universel.

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Alexandre et Khadidja se sont fiancés. Ils se sont donné l’un à l’autre, sans retenue. Khadidja a obtenu brillamment sont bac et rejoint Math Sup à Henri IV

Mi-septembre.
Il pleut.
Son père a pas voulu qu’elle rejoigne l’internat.
Son père accepte pas la bague à son doigt.
Un jour elle avait oublié de l’enlever. Il a vu. Il a hurlé. Longtemps.
Mais elle aussi cette fois elle a crié.

Khadidja, elle crie jamais. Quelque chose a changé. Elle veut plus la fermer. Math-Sup c’est son histoire. Et deux heures de RER chaque jour, c’est comme un boulet.
Alors elle balance tout, et son père il comprend pas. Et quand il comprend pas il s’énerve.
Il lance une gifle.
Khadidja bouge plus.
Elle le regarde droit dans les yeux, elle pleurera pas.
Elle le regarde droit dans les yeux, alors Mati s’interpose. Khadidja elle dit en levant la tête pour passer dessus sa mère et surtout pas lâcher son regard, elle dit,T’aurais pas dû faire ça papa.
Elle s’en va. Elle l’appelle pas papa. Jamais.

Dehors Alexandre est pas là.
Elle sait qu’il est rentré. Elle l’a vu un soir de dos, elle voulait le rattraper, mais elle a pas pu. Elle l’appelle, elle l’appelle, tous les jours. Il répond pas.
Il est rentré et il veut pas la voir.

À Henri IV les taupins sont sympas. Elle sent un groupe. Ils sont solidaires. Trente-cinq élèves, les coudes serrés. C’est son bonheur. Elle s’y trouve bien.

Elle a un problème avec le prof de philo. Il fait des drôles de réflexions sur l’islam. Elle a peur de comprendre. Il lui lance des pics devant tout le monde. Parfois elle a l’impression qu’il l’humilie. Délibérément.
Quand elle porte une jupe, il faudrait qu’elle soit en pantalon, et quand elle est en pantalon, il faudrait une jupe. Il se moque de son nom, de son quartier, de ce qu’il croit savoir de ses origines.

Une fois elle avait ruiné ses collants dans la cour. Elle avait pas le temps de se changer.
En rentrant, le prof il les inspecte. Direct il a vu. Il a vu ses jambes presque nues, elle qui lutte pour oser une jupe.
Il ricana. Bravo mademoiselle, belle tenue, vous cherchez à évoquer les faubourgs du Caire ? À moins que peut-être vous ne vouliez ressembler à une danseuse égyptienne après qu’elle ait rencontré un client sauvage ?
Dans sa tête elle pensa, Il me traite de pute là ? Elle baissa les yeux, elle voulait disparaître.
Mais ne vous cachez pas mademoiselle, venez, approchez, c’est vous aujourd’hui qui allez réciter la leçon. Voyons un peu ce que peut-nous dire une fille de joie et des pharaons à propos de Gide et des décadents.

Khadidja hésita. Les larmes aux yeux. Contrainte, elle s’avança vers le pupitre. Elle bafouillait, toute rouge, le regard bas, mais l’essentiel était bien là, la leçon était su. Il dit, Médiocre, très médiocre. Vous avez pour vous de ne pas me décevoir, je n’espérais rien.
C’était le troisième cours de l’année…

À l’administration il lui trouve une chambre. Ils disent qu’elle a de la chance, mais qu’il faut favoriser les jeunes pousses prometteuses. Ça lui fait du bien.

Le soir elle fait deux valises. Elle discute avec Mati.
Mati a peur. Elle a peur que son mari accepte pas.

Elles se font un câlin, comme si c’était le dernier.
Khadidja s’en va. Elle profite de l’absence de son père, il est au restaurant, chez Ahmet.
Elle s’enfuie avec ses deux valises.
En bas elle croise Alexandre.
Il fait le beau, il se moque.
Devant tous les garçons il dit qu’il l’a baisé.
Elle rougit.
Elle voudrait le gifler, elle ose pas, y’a tous ses potes autour de lui.
Elle a juste la force de retirer l’anneau et lui jeter à la figure.

Elle porte ses deux valises dans le RER.
Arrivée à l’internat, elle pleure. Elle craque. Elle est toute seule.
Elle a la haine contre son père. Contre Alexandre. Contre le prof.

Khadidja ce qui la calme, c’est les manuels. Tout ce savoir condensé.
Elle révise ses leçons de biochimie moléculaire.
Elle apprend les perturbateurs endocriniens.
Elle apprend comment des œstrogènes, même à très faible dose, peuvent influencer le comportement des hommes.
Elle bloque sur un mot, micro-pénis.
Micro. Pénis.
Ça la fait rire. Un vrai rire, physique, nerveux.

Elle ignore tout de l’horreur des mamans empoisonnées par les plastiques contaminants.
Elle se demande, Comment serait Alexandre s’il prenait des œstrogènes ?
Serait-il plus doux ?
Est-ce que si on ajoute des endocrines féminines à des garçons trop virils, on les calme ?
Comme les coqs dans une basse-cour ?
Petits tyrans bruyants, mais une fois châtrés, comme les chapons, viande généreuse et sucrée, tendre, délicieuse…

Mais où trouver des œstrogènes ?
En masse.
Une citerne.
Elle rêve éveillée, allongée sur son bureau minuscule.
Il faudrait cibler les terrains de foot. L’eau des gymnases. Elle aurait son père, Alexandre, et le prof de philo. Il joue le mercredi après-midi. Il brise tibias et mollets. Il arrête pas d’en parler.
Un attentat aux œstrogènes …
L’idée lui plaît.

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